Comme d’habitude, F va à l’université et M, qui a terminé ses études, est parti préparer un récital. Les jours se suivent et se ressemblent. Et ce n’est pas toujours facile. Les études aux Etats-Unis coûtent cher. Et pour avoir le moyen de les payer lorsqu’on n’a pas d’argent, il faut être bon. Très bon. Enfin, c’est ce qu’ils disent tous. Il faut réussir sans arrêt car un seul échec et c’est la porte. Qui paiera pour l’élève qui a besoin de reprendre un cours?
Pour le moment, F réussit. La session tire à sa fin. Les bons résultats scolaires se monnayent en bourses et comme il n’y a pas assez de bourses pour tous les étudiants qui en mériteraient une, la compétition sera féroce. On verra qui y sera encore à la prochaine session.
F pratique depuis deux heures dans le local d’orgue. Toc toc. Entrez. Tiens, c’est W qui est venu aux nouvelles. Ce n’est pas toujours facile pour W non plus. Sa situation d’étudiant aux États-Unis lui pèse autant qu’à F. Ils parlent un peu. Ils parlent finances, mariage, projets d’avenir… Ils se souhaitent bonne chance, espérant ne pas nuire à l’autre dans sa quête d’une très convoitée bourse d’études. F file à son cours et W prend sa place sur le banc d’orgue. C’est ainsi.
F pense au Québec. À la grève qui sévit, à la violence qui escalade, à cet esprit collectif qui lui manque tant ici, à Los Angeles. F pense au pouvoir des idées. Comment expliquer qu’aussi loin qu’ils soient, M et F comprennent les étudiants en grève du Québec parce que nombre d’entre eux, sans être artistes, leur sont si semblables?
Quand a-t-on cessé de rêver de bâtir un monde meilleur autour de soi? Quand a-t-on renoncé à des idéaux pour le confort aseptisé de son petit salaire, de son petit salon devant sa petite télé (pas trop petite, s’il vous plaît), du chacun pour soi et tant pis pour ceux qui n’en ont pas les moyens? Quand F lit des commentaires de gens qui trouvent que les artistes vivent au dépens de la société et qu’on ne devrait pas payer pour eux, qu’ils se trouvent une job, bande de paresseux, cela lui fait de la peine.
F pense à M. À leurs projets. À ce que les gens disent, aussi. Aux comptes à rendre. Parce que quoi qu’on en dise, ils sont obligés de rendre des comptes. Comment expliquer qu’ils ont décidé de risquer temps et argent dans une aventure aussi incertaine? Comment expliquer qu’ils voulaient voir d’autres cieux, avoir le temps de réfléchir, de bâtir des projets d’avenir? Comment expliquer que pour bâtir des projets, il faut des expériences, il faut avoir appris, vu, essayé? Comment expliquer qu’ils ne pouvaient se complaire dans une petite existence douillette, terne, confortable, pleine d’ambitions, mais sans idéal?
Comment expliquer que les chasseurs d’étoiles, ils existent; et que sans ceux qui rêvent de mieux, d’art, de beauté, rien ne changerait?